Début du syndicalisme en Haute-Loire (1848-1947)

Début du syndicalisme en Haute-Loire

(1848-1947)

Par Raymond VACHERON

Introduction 

Pour comprendre l’histoire du démarrage du syndicalisme dans le département, il est important de connaître le développement et la composition du salariat.

La Haute-Loire est un département rural et agricole à plus de 70 % pendant tout le 19ème siècle. La main d’œuvre féminine ou familiale travaille à domicile: dans la dentelle dans la région du Puy qui emploiera jusqu’à 100000 dentellières, la broderie dans le brivadois et la passementerie dans l’yssingelais. Ces activités fournissent des compléments de revenus à cette région agricole pauvre.

La main d’œuvre excédentaire s’expatrie dans les autres régions industrielles en plein développement. En 1840 par exemple, 16 % des stéphanois sont originaires de la Haute-Loire.

D’autre part, les établissements industriels sont relativement modestes et très encadrés par les liens étroits entre l’Eglise et le patronat. On connait le rôle des béates mais il ne faut pas passer sous silence l’encadrement des ouvrières issues des campagnes par les congrégations religieuses particulièrement dans l’yssingelais. Ce sont elles qui tenaient des internats pour contrôler les jeunes salariées – « des usines couvents » pourrait on dire – . Elles ont également créé des ateliers dans les locaux des congrégations- « des couvents usines ».

Les républicains laïques de la IIIème République veulent eux aussi contrôler le mouvement ouvrier. S’ils sont pour le développement du mutualisme et même d’une certaine représentation ouvrière, ils ne veulent surtout pas que les bourses du travail où les syndicats se regroupent et se confédèrent dans la CGT. J’y reviendrai.

Les luttes et l’apparition du syndicalisme.

En 1848, alors qu’à Paris l’insurrection va permettre d’instaurer la Seconde République et d’en finir définitivement avec les rois, au Puy éclate une révolte contre la vie chère et l’augmentation du prix du grain. La foule s’en prend au monopole des « gros négociants de la rue Pannessac » et exigent que la vente et le prix du grain soient contrôlés par la Halle. Ce n’est pas une action ouvrière mais une action de consommateurs, on défend les prix d’achat et non les salaires. Une autre manifestation, conduite par un ouvrier appelé « le vent l’emporte », à la tête d’une manifestation de dentellières, veut détruire les premiers et bien modestes métiers de dentelle. On en est à détruire les machines plutôt que d’exiger des revendications sociales.

Un syndicalisme né dans la clandestinité: les mineurs aux avant postes.

En 1853, les 150 mineurs de Bouxhors près de Sainte Florine font un mois et demi de grève pour des augmentations de salaires. 11 d’entre eux, pris un peu au hasard et considérés comme meneurs sont condamnés de 6 jours à 6 semaines de prison et à de fortes amendes pour avoir violé la Loi interdisant les coalitions.

En 1864, l’interdiction du droit de grève est supprimée mais cela ne modifie pas fondamentalement la situation.

En 1871, une grève éclate dans les mines de Sainte Florine-Brassac les Mines. Les mineurs demandent la réduction de la journée de travail de 14 heures à 12 heures et une augmentation de salaire. Comme réponse, on leur envoie 300 hommes de troupes et quelques grévistes passent au tribunal de Brioude en janvier 1872. 21 ans plus tard, en 1893, les ouvriers ont été poussés à recourir à nouveau à la grève, du 6 mai au 19 juillet, pour la réintégration de leurs leaders et pour faire respecter le droit syndical pourtant voté 9 ans plus tôt en 1884. Conflit extrêmement dur. L’armée intervient et la solidarité s’organise. Jaurès vient faire un discours de soutien à Sainte Florine mais « les grévistes vaincus par la faim » sont contraints de reprendre le travail. Ces grèves représentent la naissance difficile du mouvement ouvrier moderne sur le département.

Les mineurs seront les premiers à adhérer à la CGT sur le département.

En 1904, le syndicat de mineurs de Brassac-Les-Mines Sainte-Florine est représenté au 8ème congrès confédéral de la CGT. Il est bien le seul du département. C’est d’ailleurs grâce à la lutte des mineurs, à la suite de la catastrophe de Courrières dans la Pas-de-Calais en mars 1906 qui a fait 1100 victimes, que sera obtenue la journée de repos hebdomadaire. Ces fameux dimanches que certains veulent aujourd’hui nous faire travailler.

Au congrès d’Amiens en octobre 1906, les mineurs du département sont représentés mais on compte moins de 100 adhérents à la CGT de Haute-Loire. Deux autres corporations vont venir grossir les rangs du syndicat. Avec l’arrivée du chemin de fer, les cheminots vont construire la CGT et des syndicats de cheminots apparaîtront à Arvant, Brioude, Langeac et le Puy. Autre branche professionnelle, les PTT, organisés en trois syndicats distincts celui des agents, des employés, et des ouvriers.

Les obstacles à l’adhésion syndicale:

La situation sociale est complexe. Le droit de former des syndicats ouvriers et patronaux date de 1884. La loi est restrictive. Elle ne concerne pas les fonctionnaires et elle cantonne les organisations à défendre les intérêts économiques. Les fondateurs de syndicats doivent déposer les statuts avec leur nom et leurs coordonnées. Beaucoup se refusent à devenir des syndicats officiels par méfiance ou par choix politique. L’anarcho-syndicalisme est très fort et nombre de patrons refusent la reconnaissance syndicale. On assiste à des lock-out où les salariés sont obligés de s’engager à ne pas se syndiquer s’ils veulent retrouver leur poste de travail. Les syndicats ne sont pas tous déclarés. C’est d’ailleurs, sous ce prétexte que Charles Dupuy, ministre bien connu ici puisqu’il était député de la Haute-Loire et qu’un lycée porte son nom, que la bourse de travail de Paris créée 5 ans plus tôt sera fermée en 1893. Il est alors baptisé « sinistre Dupuy », au lieu de ministre par les militants.

Dans les villes, en effet, à partir de 1886-1887 naissent les premières bourses du travail. Celles-ci regroupent les syndicats, les caisses de retraite et de secours, les cours du soir, les bibliothèques, les coopératives et les bureaux de renseignements et de placement (sorte de Pôle Emploi). Après Nîmes, Paris, Lyon, Marseille, les bourses de travail se développent dans les autres villes.

Au Puy le 12 août 1892, « à la demande d’une délégation des sociétés syndiquées », le conseil municipal, attribue une salle de 200 places située au premier étage de la Mairie pour l’ouverture d’une bourse du travail. Elle perdurera jusqu’à l’incendie de la Mairie en 1964.

Mais, la municipalité républicaine va essayer de contrôler le mouvement ouvrier et tout faire pour qu’il ne se confédère pas dans la CGT. Les syndicats de la ville du Puy, reçoivent une subvention pour qu’ils attribuent eux-mêmes « des allocations de secours aux ouvriers nécessiteux et sans travail » qui habitent le Puy depuis 6 mois. Le conseil municipal accorde aussi de petites subventions aux sociétés de secours mutuel qui existent au Puy. Elles sont au nombre de 7 en 1894.

En 1900, le Conseil municipal octroie une somme de 1300 francs pour l’envoi de « 10 délégués des corporations ouvrières de la ville » à l’exposition universelle de Paris [1].Nous sommes encore dans le syndicalisme de métier plutôt que d’entreprise. Ils devront rédiger un rapport à remettre au conseil municipal. Il y a donc bien un syndicalisme au Puy mais il est non confédéré. La bourse du travail de la ville ne se fédèrera pas, elle non plus, dans la fédération des bourses nationales créée à partir de 1892. La bourse et les syndicats sont indépendants de la CGT mais certainement pas de la municipalité.

Dans l’est du département, dans les années 1905 – 1910, notamment à Saint- Just-Malmont et Saint-Didier-La Séauve les travailleurs à domicile de la passementerie se regroupent en syndicats de plusieurs centaines d’adhérents. Dans leurs statuts, ils intègrent la déclaration préliminaire suivante: « Considérant que l’émancipation des travailleurs ne peut être que l’œuvre des travailleurs eux-mêmes et que le groupement, sur le terrain économique et syndical est le seul qui puisse réunir tous les travailleurs de manière à former un faisceau compact de tout le prolétariat organisé. »

En lien avec les passementiers de Saint-Etienne, ils choisissent l’unité de leur profession plutôt que l’individualisme et la concurrence entre leurs petits ateliers, au grand damne des industriels qui leur font exécuter leur production. Ils exigent « des tarifs » collectifs qui correspondent au travail effectué en leur garantissant un revenu. Ces syndicats liés à la bourse du travail et à la CGT de Saint-Etienne n’auront que peu de contacts avec le syndicalisme de la Haute-Loire. Cette activité syndicale perdurera encore pendant un demi siècle. Elle s’affaiblira avec la disparition progressive des ateliers artisanaux, au profit des usines de rubans.

[1] Liste des 10 professions qui ont un délégué: les cordonniers/ les dessinateurs en dentelle et passementiers/ ébénistes, sculpteurs, tapissiers/ jardiniers, fleuristes, horticulteurs/ maçons, tailleurs de pierres/ menuisiers, charpentiers/ plâtriers, plinthes et doreurs/ serruriers, fondeurs, mécaniciens, ferblantiers/ tailleurs d’habits/ typographes, lithographes.

A la veille de 1914, l’ensemble de la CGT regroupe un peu moins de 700 adhérents mais il n’y a pas d’union départementale.

Après la première guerre, division et mobilisation.

 La majorité confédérale soutient et participe à l’union nationale pendant ce conflit. Au grand désespoir de Pierre MONATTE, né à Monlet prés d’Allègre minoritaire, il refusera la guerre pendant tout le conflit bien que contraint à la faire.

A la fin du premier conflit mondial, la CGT connaît un premier développement mais il reste faible. Au congrès confédéral de 1921, les syndicats des ouvriers PTT, des cheminots, des mineurs, de l’éclairage du Puy et des typographes sont représentés au congrès confédéral. En Haute-Loire, on compte au total environ un millier d’adhérents ce qui la place nationalement au 86ème rang sur 93. Elle n’est toujours pas constituée en union départementale (UD). La scission entre la CGT et la CGTU en 1921 va encore l’affaiblir ainsi que l’apparition de la CFTC créée en 1919 par l’Eglise. Le syndicalisme chrétien aura une influence réelle dans le département surtout dans l’yssingelais et auprès du salariat féminin.

La crise de 1929 n’arrangera en rien la situation, même si un jeune leader futur dirigeant de la CGT réunifiée apparaît dans la CGTU: Marcel ROME (1905-1980).

Il participe en 1931 aux manifestations de chômeurs employés par la Mairie à casser des cailloux pour empierrer les routes mais sous payés. Marcel ROME mène ces actions au côté d’une figure de l’histoire sociale nationale Simone Weil(1909-1943) tout juste nommée professeur au lycée de jeunes filles du Puy.

La montée du nazisme en Europe va également pousser à l’unité.

Les grèves de 1936 vont fortement toucher le département. Marcel ROME raconte: « On ne savait pas où donner de la tête. Les grèves partaient de tous côtés. Beaucoup de grèves sauvages éclataient sans aucune espèce d’organisation. Un matin, tout à coup, ils arrêtaient le travail; ils ne savaient pas vraiment pourquoi, ils n’y avaient pas songé avant…Ils tombaient les manettes et puis que faire? Par quel bout commencer? Ca discutait ferme. Ah, si on avait un syndicat!….De proche en proche, les intéressés finissaient par tomber sur un copain qui les adressait à moi. Et bientôt, ça s’est dit….un vrai téléphone arabe: c’est Marcel qui fait le syndicat.

Les grèves se précipitent, les occupations d’usines deviennent de plus en plus fréquentes: les galochiers, les ouvriers de l’habillement, les dentelliers, le bâtiment, la métallurgie, partout l’action s’engage… ».

L’unification des deux CGT va lui donner un élan salutaire. Alors qu’à elles deux, elles représentaient moins de mille adhérents, la CGT unifiée lors de son congrès du 17 janvier 1937 tenu à la bourse du travail du Puy, en regroupe 4650 dans 57 syndicats dont 800 enseignants et 1000 mineurs.

Petite anecdote: Marcel ROME, au café de la bourse, aimait répéter aux jeunes militants syndicalistes que nous étions dans les années 1975: « on se battait dans l’escalier qui montait à la bourse du travail entre militants de la CGT confédérés et ceux de la CGTU. Un an plus tard, on était dans la même organisation. »

Mais, il n’y a toujours pas d’union départementale. La CGT Haute-Loire dépend toujours d’une UD Puy de Dôme – Haute-Loire. On se contente d’unions locales dont celle du Puy que dirige Marcel Rome et dont le siège est à la bourse du travail.

La marche vers la seconde guerre mondiale va briser l’élan.

Après la signature du pacte germano-soviétique le 23 août 1939, les communistes et tous ceux qui refusent de condamner ce pacte sont exclus de la CGT dont Marcel Rome. Il est même déchu par le Préfet en tant que juge du Conseil de Prud’hommes. Ensuite, arrêté en août 1940, il est expédié dans un camp en Algérie de 1941 à 1943 date de sa libération.

Le régime de Pétain a interdit le droit syndical et le droit de grève. Dans la clandestinité et la résistance, la CGT se réunifie et en 1945, l’UD de Haute-Loire dépose ses statuts, Marcel Rome en est le premier secrétaire. Banni 5 ans plus tôt, il est consulté pour les aménagements du hall d’entrée de la Mairie où seront installés des bureaux attribués à la CGT et à la CFTC.

Les acquis du Conseil national de la Résistance (CNR), permettent des avancées sociales considérables et nous fêtons cette année le 70ème anniversaire de la création de la sécurité sociale.

Aux premières élections des administrateurs de la sécurité sociale du 24 avril 1947, la CGT obtient 8800 voix de moyenne contre 9800 pour la CFTC. Cette dernière obtient 46.97 % des voix en Haute-Loire contre 26.4 % au niveau national. La CGT par contre n’obtient que 42.33 % contre 59.2 % nationalement.( une liste des mouvement familiaux obtient 11.1 %).

De nouvelles dispersions vont à nouveau affaiblir le syndicalisme. Des cadres créent la CGC, la CFTC se maintient ( et va éclater en 1964 avec la CFDT), et pour la CGT il en sera de même suite la création de FO et de la FEN. Toutes gardent leur siège et leur adresse à la bourse du travail.

A partir de ce moment là, l’UD CGT Haute-Loire, va soutenir et organiser l’action pour défendre l’intérêt des salariés comme l’a expliqué Alain.